Professionnelles de l'amour

"'L'histoire se passe à Rome. Ses protagonistes sont une femme connue pour monnayer ses charmes et un affairiste roué occupant de très hautes fonctions à la tête de l'Etat. Selon un observateur, la première a une réputation si sulfureuse qu'on ne peut "prononcer son nom sans déshonneur". Quant au second, il ne connaîtrait qu'un seul dieu : l'argent.
Vous pensez avoir identifié Patrizia D'Addario et Silvio Berlusconi ? Erreur. La lorette, ici, répond au doux nom de Chélidon, son client s'appelle Verrès, et leur contempteur n'est pas un journaliste malveillant de La Repubblica, mais l'avocat le plus redouté de sa génération : un certain Cicéron.
La fulmination du célèbre orateur contre le libidineux prêteur et sa cocotte diabolique fait partie des textes qu'a dénichés Marella Nappi pour composer cette savoureuse anthologie consacrée aux "professionnelles de l'amour" qui exercèrent leurs talents dans la Grèce et la Rome antiques. Des textes extraits d'une centaine d'oeuvres signées Aristophane, Catulle, Horace, Juvénal, Ovide, Plutarque, Properce, Tacite ou Xénophon, pour ne citer que les plus connus.
"Les courtisanes, nous les avons pour le plaisir ; les concubines, pour les soins de tous les jours ; les épouses, pour avoir une descendance légitime et une gardienne fidèle du foyer." Souvent citée, cette phrase attribuée à Démosthène a le mérite de la clarté. Un peu trop peut-être. Comme l'explique en effet l'anthropologue Claude Calame dans l'entretien qui sert d'introduction au recueil, la courtisane, dans l'Antiquité, n'était pas "opposée terme à terme" à la femme mariée. Notant que la condition juridique de l'épouse légitime a varié selon les lieux et les époques, l'universitaire rappelle que les statuts des femmes libres, esclaves ou affranchies se situant "en marge du mariage" furent, eux aussi, très divers.
De la fille publique "dégouttante de vin et de parfums, pâle, fardée, embaumée comme un cadavre" et rôdant dans "les lieux qui craignent la police" (Sénèque), aux riches hétaïres admises dans l'intimité des puissants - telle cette Thaïs qui fit chavirer les coeurs d'Alexandre le Grand et du roi égyptien Ptolémée Ier -, l'ensemble de la "profession" est ici représentée. On notera au passage la richesse lexicale du latin, qui faisait la différence entre les ambulatrices, appelées ainsi car elles racolaient en sillonnant les rues, les prosedae qui, au contraire, restaient devant leur porte, et les bustuariae, qui préféraient sévir dans les cimetières.
Au fil des pages, c'est aussi l'entourage sordide de ces "précaires de l'amour", selon la jolie expression de Marella Nappi, qui perd son mystère : grâce à Apulée, le lecteur côtoie ainsi ces "marchands de chair humaine" qui réduisaient les filles aux "servitudes du lupanar" ; avec César, il fait la connaissance de sa maîtresse Servilia qui, en redoutable mère maquerelle, incita sa propre fille à partager la couche de l'illustre général ; en lisant Martial, enfin, il apprend que les prostituées, dans le quartier interlope de Subure, à Rome, pouvaient carrément êtres mises aux enchères.
Cette pratique originale, en aiguisant les rivalités entre les clients, faisait monter les prix. Ceux-ci, toutefois, n'atteignirent jamais les tarifs exigés par Laïs, cette effrontée dont Alciphron disait qu'elle mettait "toute la Grèce en émoi", et qui proposa à Démosthène de partager une nuit avec elle pour la somme faramineuse de 10 000 drachmes. Ce qui inspira à l'orateur cette immortelle fin de non-recevoir : "Je n'achète pas si cher le remords."
PROFESSIONNELLES DE L'AMOUR. ANTIQUES ET IMPUDIQUES. Textes réunis et présentés par Marella Nappi. Les Belles Lettres, "Signets", 334 p., 13 €.