Cadence de Stephane Velut
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Hans Bellmer
« J'habite Betrachtungstrasse. Au 18 précisément. J'y suis depuis un
an. Cette nuit est ma dernière ici, je vais quitter ce lieu et je suis
affligé. Je suis affligé parce que tout ici me ressemblait - on me dit
peu accueillant. C'était ma tanière, mon trou, mon chantier.» Munich,
1933. Un peintre, chargé d'exécuter le portrait d'une enfant louant
l'avenir radieux de la nouvelle Allemagne, se cloître en compagnie de
son modèle. Mais c'est tout autre chose qu'il fait de sa jeune
pensionnaire et qu'il déploie comme un cérémonial au fil de son récit.
Car ce sont ses carnets que l'on lit ; le narrateur y prend son lecteur
à témoin. On hésitera à discerner dans cet étrange huis clos le jeu du
rite ou de la soumission.
Le livre est extrêmement contemplatif : le tableau est commencé, mais
rarement continué, le peintre réfléchit des heures en écoutant la
radio, mais passe le plus clair de sont temps à se féliciter de sa
créature. Ou à la blâmer, mais c'est rare. Métaphore de l'artiste qui
n'a plus rien à créer ni à sublimer, dès lors que l'on a donné vie à
ses fantasmes ? Probablement. Allégorie de l'aliénation
mentale, par l'incarcération, sorte de prévision des camps de
concentration ? Pourquoi pas ? Autre chose encore ? Rituel mystique ?
Folie dégénérée ? Tout peut s'envisager.

"Et si le roman semble couler tout seul, sans être ni enivrant, ni
mauvais au sens moral du terme, il s'en dégage un désagréable sentiment
d'inconfort, de mal-être. On
le referme presque à dégoût, sans savoir si l'on a pris part à une
chose horrible, ou que, pire encore, on s'est contenté d'en être le
voyeur attentif de n'en perdre pas une seconde. Mais en tentant surtout de se cacher que l'on y a pris un vertain plaisir.
Oh, elle restera humaine, mais devra porter cette chose sans cesse –
excepté les jours d'inspections par les autorités, qui veillent au
grain sur le bon déroulement du tableau. On lui rasera d'ailleurs le
crâne pour simplifier la pose de l'objet. Et une fois ainsi harnachée,
le peintre en prend plus encore possession. Maître et créature, dans des rapports surnaturels... Créateur et créée, dans une relation infectée.
Bon, je sais que l'on s'est plain ici et là dans le magazine que les nazis, on commençait à en manger un peu trop et qu'il était temps de trouver une approche nouvelle, sinon de changer de période un certain temps. Stéphane Velut a décidé de profiter de l'ambiance que l'on imagine volontiers dans l'Allemagne de 1933 pour son huis clos, quasi exclusivement vécu depuis une chambre de location, dans une sorte de pension de famille désertée.
Bruit de bottes, propagande, petits chefs et prémisses de la montée en
flèche du régime hitlérien, historiquement, tout y est pour qu'une
lourdeur nous écrase, encore non dite, mais déjà insupportable pour
nous qui connaissons la suite. Le reste n'est pas vraiment que
littérature. Cette
métamorphose contre nature d'une fillette en pantin installe une
dimension glauque supplémentaire, autour de laquelle va se dérouler...
rien.
Des rats, des chiens, des porcs, et une poupée presque vivante,
prise dans un corset qui cliquette au moindre mouvement, comme un
exosquelette, quoique le terme soit ici anachronique... Mettons une armature de métal, qui lui fait une autre ossature. Et qui cliquette...
Artiste dans les années 30, à Munich, ça n'a rien d'une sinécure : il faut être soit du côté du National Socialisme d'Hitler, soit avoir de bons appuis pour quitter facilement le pays. Car les bottes font grand bruit dans les rues, et l'on distingue à peine les paroles des hommes, recouvertes par les interventions radiophoniques du Führer, qui régulièrement s'adresse dans des harangues au peuple.
Dans sa masure, un peintre a accepté de réaliser un tableau officiel, incarnant la beauté, l'innocence et la force de l'Allemagne. Pour ce faire, on lui livre une enfant de 12 ou 13 ans. Ou moins. Cette Cosette ne sera pas mal traitée : sortie de nulle part, elle aura le gîte, le couvert. Mais pas question de tendresse pour son modèle : le peintre a d'autres projets. Il commande à Werner Troost, un ami d'enfance, ou presque, un habit de métal, qui recouvrira le corps de cette fillette. Qui fera d'elle un pantin articulé, une véritable machine, proche de l'automate".