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2 juillet 2009

Corps & conscience

Sébastien Baud, Nancy Midol, La conscience dans tous ses états :Approches
anthropologiques et psychiatriques : cultures et thérapies, Paris, Masson,
2009.

Pour le Congrès de psychiatrie et de neurologie de langue française, Nancy
Midol et Sébastien Baud ont fait croiser des approches anthropologiques et
psychiatriques sur les manifestations multiples de la conscience. Plusieurs
questions surgissent alors autour du normal et du pathologique, de la
maladie et de la guérison, du réel et de l'imaginaire et des technologies
culturelles au sens que Georges Vigarello leur donne. Si les états modifiés
de conscience entrent dans la nosographie occidentale des maladies mentales,
ils sont aussi vecteurs de guérison quand ils sont manipulés par le chaman,
le médium ou l'hypnothérapeute. Cette polysémie est étrange en ce que ces
états sont à la fois l'apanage du fou mais aussi du guérisseur. Elles sont
enfin des outils des performances extrêmes dans divers domaines dont les
sports.
Les contributions réunies dans cet ouvrage traitent sous différentes
approches scientifiques des dimensions conceptuelles, pathologiques,
thérapeutiques et spirituelles de pratiques qui se focalisent sur la
conscience dans ses différents états. Entre pathologie et élection divine,
des éléments empiriques, cliniques et théoriques éclairent « l'écologie » de
ces situations saturées de symbolisme, aux dimensions émotives de mieux en
mieux repérées par les travaux contemporains. Ce livre est l'occasion de
montrer comment le processus dynamique de la connaissance relève d'un
incessant échange entre l'environnement et l'imagination, suggérant une «
co-émergence » simultanée entre le monde et la conscience du monde.
Joël Candau pose les bornes du premier débat entre « nature - culture » à
l'aulne des dernières recherches en neurosciences. Arguant du caractère
universel du fait culturel, puis d'une architecture représentationnelle
extraordinairement puissante de notre esprit-cerveau, il défend tour à tour
l'idée d'une expression naturelle de la culture chez l'homme et celle d'une
nature culturelle.
Son travail de réflexion et de compilation lui permet de conclure que
l'héritage génétique de l'homme n'est pas son destin. Juan C. González
déplace le débat dans une perspective holiste et rend compte de la façon
dont les sciences occidentales ont des difficultés à sortir de leurs
présupposés idéologiques et de la logique linguistique de leur mode
d'expression. Il analyse l'ontologie de la plante psychoactive :
le peyotl parmi les plantes dites « de pouvoir ». Dans cette perspective, il
maintient que les états modifiés de conscience doivent être pris en compte
pour établir l'identité et la nature de ces plantes. Il défend ainsi une
posture relationnelle et multi-niveaux qui permet de relier pertinemment
différentes sphères conceptuelles et aspects des choses perçues, ce qui
débouche sur une ontologie non-arbitraire, ni foncièrement subjectiviste,
mais riche et ouverte.
La question de la rencontre d'autres cultures est alors envisagée par
Christian Ghasarian qui aborde les expériences de conscience modifiée dans
les activités dites néo-shamaniques. Deux principaux types de
néo-shamanismes sont présentés qui se développent aujourd'hui dans les
sociétés occidentales et dont la finalité est le développement spirituel. Il
souligne la pertinence d'une participation du chercheur pour comprendre ce
qui se joue dans les rituels investis. C'est d'ailleurs cela que fait aussi,
Arnaud Halloy qui esquisse une analyse des dispositifs pragmatiques qui
sous-tendent l'engendrement et l'apprentissage de la transe de possession
dans le culte Xangô de Recife (Brésil). L'auteur montre que l'activité
rituelle consiste en l'ancrage sensoriel, émotionnel et matériel d'une
relation virtuelle aux divinités. Et que l'« incorporation » passe par le
détournement de certaines opérations cognitives intuitives, un étroit
couplage entre sensorialité et attribution de sens et la condensation des
relations qui sont perçues et vécues d'ordinaire comme s'excluant
mutuellement.
On peut suivre alors les différentes aventures des anthropologues, comme
celle de Lara Bauer qui nous emmène un plus au Sud du Brésil.
Elle y présente une séance de chirurgie spirituelle dans le cadre d'un culte
de possession d'obédience kardéciste. A partir de la notion d'« entre-deux
pôles » qui caractériserait la culture brésilienne, l'auteur nous montre
comment l'idée d'« esprits » issue de la doctrine kardéciste française s'est
« brésilianisée » à travers la thaumaturgie plurielle, faisant de ce rituel
une composante à part entière de la culture brésilienne des esprits.
Toujours an Amérique latine, Sébastien Baud revient  sur l'idée amérindienne
d'une nature pensée comme étant « animée », c'est-à-dire dotée d'un « double
» au même titre que l'être humain. Une idée que le chamanisme illustre
particulièrement bien pour la porter à son paroxysme : le chaman est en
effet celui qui convoque et incorpore un Autre, « double » des plantes
psychotropes et des montagnes, invisible à nos sens habituels, dans le
dessein d'entrer en relation avec l'ancêtre dont la vie est dotée de toutes
les qualités idéelles véhiculées par le groupe.
Il est temps alors de donner la parole aux psychiatres. Philippe Birms et
ses collègues traitent certains symptômes péritraumatiques et l'apparition
d'un trouble de stress post-traumatique (TSPT) qui n'est pas sans rappeler
les traumatismes d'acculturation subie par les populations envahies et
dominées. La dissociation péritraumatique y est définie par une rupture
immédiate ou post-immédiate de l'unité psychique au moment du traumatisme.
Cette réduction de la conscience peut se manifester par des altérations
perceptuelles, un détachement émotionnel et une altération de la formation
des souvenirs narratifs, empêchant par là l'intégration et la résolution de
« l'information traumatique ». Mikael Banayan et Jérôme Palazzollo
reviennent aux concepts de conscience du trouble et d'insight dans le
trouble bipolaire, soulignant le fait que contrairement aux premières
descriptions du trouble bipolaire, « tout ne semble pas aller si bien »
pendant cette période de rémission apparente qu'est la période euthymique.
Partant de l'idée que le non-explicable, très présent dans les états de
dissociation ou de transe n'est en rien le non-rationnel, Edouard Collot
pose l'existence d'une variable cachée qui donne un éclairage nouveau aux
principes thérapeutiques. Selon l'auteur, la question renvoie à l'étude de
la nature de la conscience et, plus particulièrement, celle de la partition
conscient/inconscient.
S'appuyant sur les hypothèses et modèles transdisciplinaires de Basarab
Nicolescu, il avance qu'inconscient, conscient et corps physique pourraient
bien être, à un niveau de réalité supérieur, la même entité, extérieur à
l'espace-temps conventionnel, indépendant de la réalité sensible.
Dans le dessein de mettre en perspective les thérapies spirituelles et
l'hypnothérapie, Nancy Midol présente une expérience vécue de rite
afro-brésilien, dont elle analyse le matériel en partage qui se co-construit
entre le chaman et l'initié comme il se co-construit entre le thérapeutique
et le patient. Elle plaide pour les expériences transculturelles afin
d'augmenter les capacités de concorde et d'harmonisation entre les sociétés.
L'ouvrage met l'accent sur la dynamique interactive entre l'humain et
l'environnement qui reste d'après Nancy Midol et Sébastien Baud, la partie
scientifique la plus importante à investir aujourd'hui, afin d'établir un
pont entre les disciplines, un pont qui permette de solliciter l'imagination
créatrice du lecteur.
Cet ouvrage prend acte de la globalisation qui affecte le monde et qui
permet que des cultures se dévoilent les unes aux autres, alors que de
nouvelles approches scientifiques confrontent et évaluent les données des
nouveaux terrains d'observation. Nul doute qu'il intéressera les
anthropologues, les psychiatres et les neurologues, mais aussi tous ceux qui
questionnent les phénomènes de conscience, dans leurs aspects biologiques,
psychologiques, sociaux et spirituels. Les professionnels des arts et des
cultures pourront apprécier sa démarche à la fois pluridisciplinaire et
novatrice.

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