Corps & conscience
Sébastien Baud, Nancy Midol, La conscience dans tous ses états
:Approches
anthropologiques et psychiatriques : cultures et thérapies, Paris,
Masson,
2009.
Pour le Congrès de psychiatrie et de neurologie de
langue française, Nancy
Midol et Sébastien Baud ont fait croiser des
approches anthropologiques et
psychiatriques sur les manifestations multiples
de la conscience. Plusieurs
questions surgissent alors autour du normal et du
pathologique, de la
maladie et de la guérison, du réel et de l'imaginaire et
des technologies
culturelles au sens que Georges Vigarello leur donne. Si les
états modifiés
de conscience entrent dans la nosographie occidentale des
maladies mentales,
ils sont aussi vecteurs de guérison quand ils sont
manipulés par le chaman,
le médium ou l'hypnothérapeute. Cette polysémie est
étrange en ce que ces
états sont à la fois l'apanage du fou mais aussi du
guérisseur. Elles sont
enfin des outils des performances extrêmes dans divers
domaines dont les
sports.
Les contributions réunies dans cet ouvrage
traitent sous différentes
approches scientifiques des dimensions
conceptuelles, pathologiques,
thérapeutiques et spirituelles de pratiques qui
se focalisent sur la
conscience dans ses différents états. Entre pathologie
et élection divine,
des éléments empiriques, cliniques et théoriques
éclairent « l'écologie » de
ces situations saturées de symbolisme, aux
dimensions émotives de mieux en
mieux repérées par les travaux contemporains.
Ce livre est l'occasion de
montrer comment le processus dynamique de la
connaissance relève d'un
incessant échange entre l'environnement et
l'imagination, suggérant une «
co-émergence » simultanée entre le monde et la
conscience du monde.
Joël Candau pose les bornes du premier débat entre «
nature - culture » à
l'aulne des dernières recherches en neurosciences.
Arguant du caractère
universel du fait culturel, puis d'une architecture
représentationnelle
extraordinairement puissante de notre esprit-cerveau, il
défend tour à tour
l'idée d'une expression naturelle de la culture chez
l'homme et celle d'une
nature culturelle.
Son travail de réflexion et de
compilation lui permet de conclure que
l'héritage génétique de l'homme n'est
pas son destin. Juan C. González
déplace le débat dans une perspective
holiste et rend compte de la façon
dont les sciences occidentales ont des
difficultés à sortir de leurs
présupposés idéologiques et de la logique
linguistique de leur mode
d'expression. Il analyse l'ontologie de la plante
psychoactive :
le peyotl parmi les plantes dites « de pouvoir ». Dans cette
perspective, il
maintient que les états modifiés de conscience doivent être
pris en compte
pour établir l'identité et la nature de ces plantes. Il défend
ainsi une
posture relationnelle et multi-niveaux qui permet de relier
pertinemment
différentes sphères conceptuelles et aspects des choses perçues,
ce qui
débouche sur une ontologie non-arbitraire, ni foncièrement
subjectiviste,
mais riche et ouverte.
La question de la rencontre d'autres
cultures est alors envisagée par
Christian Ghasarian qui aborde les
expériences de conscience modifiée dans
les activités dites néo-shamaniques.
Deux principaux types de
néo-shamanismes sont présentés qui se développent
aujourd'hui dans les
sociétés occidentales et dont la finalité est le
développement spirituel. Il
souligne la pertinence d'une participation du
chercheur pour comprendre ce
qui se joue dans les rituels investis. C'est
d'ailleurs cela que fait aussi,
Arnaud Halloy qui esquisse une analyse des
dispositifs pragmatiques qui
sous-tendent l'engendrement et l'apprentissage
de la transe de possession
dans le culte Xangô de Recife (Brésil). L'auteur
montre que l'activité
rituelle consiste en l'ancrage sensoriel, émotionnel et
matériel d'une
relation virtuelle aux divinités. Et que l'« incorporation »
passe par le
détournement de certaines opérations cognitives intuitives, un
étroit
couplage entre sensorialité et attribution de sens et la condensation
des
relations qui sont perçues et vécues d'ordinaire comme
s'excluant
mutuellement.
On peut suivre alors les différentes aventures
des anthropologues, comme
celle de Lara Bauer qui nous emmène un plus au Sud
du Brésil.
Elle y présente une séance de chirurgie spirituelle dans le cadre
d'un culte
de possession d'obédience kardéciste. A partir de la notion d'«
entre-deux
pôles » qui caractériserait la culture brésilienne, l'auteur nous
montre
comment l'idée d'« esprits » issue de la doctrine kardéciste française
s'est
« brésilianisée » à travers la thaumaturgie plurielle, faisant de ce
rituel
une composante à part entière de la culture brésilienne des
esprits.
Toujours an Amérique latine, Sébastien Baud revient sur l'idée
amérindienne
d'une nature pensée comme étant « animée », c'est-à-dire dotée
d'un « double
» au même titre que l'être humain. Une idée que le chamanisme
illustre
particulièrement bien pour la porter à son paroxysme : le chaman est
en
effet celui qui convoque et incorpore un Autre, « double » des
plantes
psychotropes et des montagnes, invisible à nos sens habituels, dans
le
dessein d'entrer en relation avec l'ancêtre dont la vie est dotée de
toutes
les qualités idéelles véhiculées par le groupe.
Il est temps alors
de donner la parole aux psychiatres. Philippe Birms et
ses collègues traitent
certains symptômes péritraumatiques et l'apparition
d'un trouble de stress
post-traumatique (TSPT) qui n'est pas sans rappeler
les traumatismes
d'acculturation subie par les populations envahies et
dominées. La
dissociation péritraumatique y est définie par une rupture
immédiate ou
post-immédiate de l'unité psychique au moment du traumatisme.
Cette réduction
de la conscience peut se manifester par des altérations
perceptuelles, un
détachement émotionnel et une altération de la formation
des souvenirs
narratifs, empêchant par là l'intégration et la résolution de
« l'information
traumatique ». Mikael Banayan et Jérôme Palazzollo
reviennent aux concepts de
conscience du trouble et d'insight dans le
trouble bipolaire, soulignant le
fait que contrairement aux premières
descriptions du trouble bipolaire, «
tout ne semble pas aller si bien »
pendant cette période de rémission
apparente qu'est la période euthymique.
Partant de l'idée que le
non-explicable, très présent dans les états de
dissociation ou de transe
n'est en rien le non-rationnel, Edouard Collot
pose l'existence d'une
variable cachée qui donne un éclairage nouveau aux
principes thérapeutiques.
Selon l'auteur, la question renvoie à l'étude de
la nature de la conscience
et, plus particulièrement, celle de la
partition
conscient/inconscient.
S'appuyant sur les hypothèses et modèles
transdisciplinaires de Basarab
Nicolescu, il avance qu'inconscient, conscient
et corps physique pourraient
bien être, à un niveau de réalité supérieur, la
même entité, extérieur à
l'espace-temps conventionnel, indépendant de la
réalité sensible.
Dans le dessein de mettre en perspective les thérapies
spirituelles et
l'hypnothérapie, Nancy Midol présente une expérience vécue de
rite
afro-brésilien, dont elle analyse le matériel en partage qui se
co-construit
entre le chaman et l'initié comme il se co-construit entre le
thérapeutique
et le patient. Elle plaide pour les expériences
transculturelles afin
d'augmenter les capacités de concorde et
d'harmonisation entre les sociétés.
L'ouvrage met l'accent sur la dynamique
interactive entre l'humain et
l'environnement qui reste d'après Nancy Midol
et Sébastien Baud, la partie
scientifique la plus importante à investir
aujourd'hui, afin d'établir un
pont entre les disciplines, un pont qui
permette de solliciter l'imagination
créatrice du lecteur.
Cet ouvrage
prend acte de la globalisation qui affecte le monde et qui
permet que des
cultures se dévoilent les unes aux autres, alors que de
nouvelles approches
scientifiques confrontent et évaluent les données des
nouveaux terrains
d'observation. Nul doute qu'il intéressera les
anthropologues, les
psychiatres et les neurologues, mais aussi tous ceux qui
questionnent les
phénomènes de conscience, dans leurs aspects biologiques,
psychologiques,
sociaux et spirituels. Les professionnels des arts et des
cultures pourront
apprécier sa démarche à la fois pluridisciplinaire et
novatrice.