Le corps de R. Barthes
«Journal de deuil». Bonnes feuilles
editions.cecile.defaut@wanadoo.fr
Barthes : le mal de mère
Par Jérôme Garcin/ Nouvel Observateur 29 janvier 09
Inédites jusqu'à ce jour, voici les notes rédigées par Roland Barthes après la mort de sa mère. Nous en publions des extraits. Et Philippe Sollers a lu un autre inédit de Barthes, qui relate son voyage dans la Chine de Mao [=> le supplice chinois de Barthes]
Elle était tout, pour lui. Sa mère (il avait 1 an quand son père est mort); mais aussi la femme dont il avait partagé l'existence pendant plus de soixante ans; et enfin, lorsqu'elle devint malade et qu'il la soigna, sa fille. A elle seule, une triade, un gynécée.
Pour l'auteur des «Mythologies», la disparition, le 25 octobre 1977, d'Henriette Barthes, née Binger, à l'âge de 84 ans, fut un drame, doublé d'un traumatisme. Dès le lendemain, le fils éperdu, le veuf éploré («26 octobre: Première nuit de noces. Mais première nuit de deuil?»), commence à dresser, sur des fiches, l'étendue de ce désastre intime. Ce sont les fragments d'un discours douloureux, le degré zéro du désespoir, la chambre claire de la nuit.
Fonds Roland Barthes/Archives Imec
Roland Barthes dans les bras de sa mère, à Bayonne, en 1923.
Jusqu'à sa mort accidentelle, en 1980, Roland Barthes ne sera plus le même, se demandant sans cesse ce qui justifie encore d'enseigner au Collège de France ou d'écrire des livres. Alors qu'il s'apprête à rédiger, à partir des photos de sa mère, «la Chambre claire», il note, le 29 mars 1979: «Je vis sans aucun souci de la postérité, aucun désir d'être lu plus tard, aucune envie de «monument»», et il ajoute: «Mais je ne peux supporter qu'il en soit ainsi pour mam.» C'est pour que «mam» vive encore qu'il ne cède pas à l'impérieux besoin de disparaître, et c'est parce que le souvenir de la disparue - sa bonté, sa générosité, son «bleu Cézanne» - dépend de lui seul qu'il écrit encore.Tel qu'il a été conservé, sans qu'on sache toujours si Barthes eût souhaité le publier, ce «Journal de deuil» est à la fois une poignante lamentation, un exercice de piété filiale, un devoir de mémoire, l'aveu à peine dissimulé de son homosexualité, et une réflexion sur l'irréductibilité de sa souffrance à la doxa du jamais plus, à tous les préjugés concernant la perte, l'abandon, le manque et le prétendu courage dans l'adversité.
Graeme Baker/Sipa
Roland Barthes
De Paris à Urt (au Pays basque), avec quelques détours par le Maroc et la Tunisie, Roland Barthes explore, en phrases brèves et cliniques, la singularité, l'immensité de son chagrin. Il n'a plus de désirs, il n'a que des larmes; il parle du deuil comme d'une maladie, «une sclérose»; il s'étonne et ne supporte pas de survivre à «mam»; il ne croit trouver que chez Proust l'équivalent de son désarroi; il n'a plus le goût de voyager, veut rester dans l'appartement où ils ont vécu afin de prolonger, du ménage jusqu'aux repas, l'ordre maternel, «cette alliance de l'éthique et de l'esthétique qui était sa manière incomparable de faire le quotidien». Lorsque ce Journal s'arrête, deux ans après la mort de sa mère, Roland Barthes exprime, avec les mêmes larmes, le même désespoir. Le temps n'a donc rien changé, rien apaisé, rien guéri. L'écrivain ne tourne pas la page. Voici pourquoi, peut-être, son Journal demeure inachevé.Dans «Barthes par Barthes» (1975), l'écrivain disait des fragments que ce sont des pierres disposées sur le pourtour du cercle: «Je m'étale en rond, tout mon petit univers en miettes. Au centre, quoi ?» Sa mère.
J. G.
«Journal de deuil», par Roland Barthes, Seuil-Imec, texte établi par Nathalie Léger, 276 p., 19,50 euros (en librairie le 5 février).
EMPREINTES DE
ROLAND BARTHES
Daniel Bougnoux
Yves Citton
Claude Coste
Christian Doumet
Françoise Gaillard
Hidetaka Ishida
Brigitte Jaques-Wajeman
Louise Merzeau
Nathalie Piégay-Gros
Philippe Roger
François Soulages
édit
ions
céci
lede
faut
Coordonnée par Daniel Bougnoux, une journée INASorbonne
s’est tenue à la salle Louis-Liard
13 juin 2008, pour traiter des « Empreintes de
Roland Barthes ». Plus vivace que le signe symbolique,
la notion d’empreinte fait référence aux
marques laissées par un corps, et l’on sait à quel point
du corps, désirable autant qu’énergumène, aura tourmenté
l’auteur de L’Empire des signes.
Il y eut en effet plusieurs Barthes, dont le nom demeure
généralement accolé à la percée baptisée « sémiologie »
dans le champ des sciences humaines. Lui-même pourtant
ne s’en contenta pas ; le théoricien militant du
théâtre populaire, puis d’une sémiologie d’abord marquée
par Brecht, glissa au fil des années soixante-dix de
la culture des codes à l’approche délicate des corps, et
notamment de ces traces ou empreintes sensibles dont
témoigne, après le théâtre, la photographie. Son
livre, La Chambre claire, traite de l’indice, de l’aura, de
l’empreinte.
Douze intervenants employèrent cette journée à tirer
d’une grande oeuvre leurs propres matériaux, et à dire
les empreintes semées en eux par Roland Barthes – à
la façon d’un chat.