Nicole Brenez
Sur Nicole Brenez | ||||
Author: Jean-Baptiste Thoret Abstract (E): A review of "De la figure en général et du corps en particulier, l'invention figurative au cinéma" Abstract (F): A propos de Nicole Brenez, De la figure en général et du corps en particulier, l'invention figurative au cinéma, De Boeck Université, « Arts et Cinéma », 1998, 468 pages Keywords: Brenez, personnage | ||||
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« Le personnage de cinéma, écrit Nicole Brenez, résulte d'un ensemble de processus d'abstraction : ceux-ci peuvent être mis tout entiers et de façon univoque au service d'une revendication de présence voire d'épiphanie, ils n'en informent pas moins la figurativité ». Corps abîmés, fatigués, cadavres, simples figurines, arcs électriques (Keanu Reeves dans Speed), fantômes ou silhouettes, Nicole Brenez s'emploie dans ce remarquable essai (qui regroupe certains textes inédits et d'autres déjà publiés) à « envisager le cinéma sous un angle figural » : ainsi l'auteur dévoile-t-il dès les premières lignes de son introduction (une lettre envoyée à Tag Gallagher), son projet, d'une densité difficile à appréhender en quelques lignes. Partir des films pour tenter de saisir ce qui, en eux, travaillent une certaine forme de défiguration, de disproportion, d'invention plastique et ce, à partir de quatre principes posés en préambule : 1. « Considérer, au moins provisoirement, que le film prime sur son contexte (Analyse figurale) ». Autrement dit, préférer aux approches intertextuelles, référentielles, contextuelles, ou autres ancrages modélisés qui métamorphosent toute ouvre filmique en vecteur d'une problématique qu'elle se contente d'exprimer, l'exploration de (ou des) l'énigme plastique que chaque film pose en soi. 2. « Considérer que les composants d'un film ne forment pas des entités mais des éléments (Économie figurative) » : de cela découle une idée que N. Brenez fera fructifier tout au long de son ouvrage : la circulation. Circulation entre la figure et le fond, entre l'ombre et le corps, entre le mouvement corporel et les objets, ou entre les films eux-mêmes (cf. L'étude visuelle : puissances d'une forme cinématographique) 3. « Considérer les éléments d'un film comme autant de questions (Logique figurative) » suppose l'étude de l'interdépendance des figures entre elles : à partir d'où et jusqu'à quel point une entité ou un corps possède-t-il une identité propre, à quel moment un personnage se distingue-t-il d'un groupe et devient-il individu ? Quatrième et dernier principe : « Voir comment le cinéma problématise ce dont il traite (Pourquoi le corps) » renvoie à la fameuse formule d'Hegel : « Il n'y a pas de limites à l'accidentalité des figures ». À la question « que peut le corps au cinéma ? » et que deux genres cinématographiques au moins n'ont cessé de problématiser (le fantastique et les « screwball comedies »), Nicole Brenez substitue l'hypothèse d'une équivalence : tout film ne fait jamais que filmer un corps en mouvement. Divisé en six parties distinctes, De la figure en général. tente de comprendre selon quelle logique esthétique, les films fonctionnent avant tout comme des machines extraordinaires à produire des « hommes ordinaires de cinéma » (J.-L. Sheffer) : la première (« Économies figuratives ») s'interroge par exemple sur le traitement figuratif du gun-fight wooien (« Pourquoi faut-il tuer les morts ? » : « un personnage selon John Woo, écrit l'auteur, peut se définir comme l'agir catastrophique d'un disparu »). Si, chez Woo, le corps se déleste du poids de la fiction et agit comme opérateur de mouvement, il est soumis chez Tsui Hark à une défiguration euphorique (The Blade). Dans la même partie, « Symptôme, exhibition, angoisse », N. Brenez s'attache à sérier la représentation de la terreur dans la filmographie de Fritz Lang (inassignabilité du Mal à un corps : « le mal est une idée qui se transmet »), laquelle anticipe aussi bien l'ouvre de Jacques Tourneur que celle de Dario Argento : le Mal n'est plus corps ou entité mais pur circuit (cf. ces deux beaux textes consacrés à Cat People et Suspiria). La seconde partie (« Aventures du corps classique dans le cinéma moderne ») traque les variations polymorphiques de la nudité chez Eisenstein comme programme esthétique pouvant « se résumer en un projet d'épuisement des formes », et les modalités de la représentation de la figure masculine chez Genet, Fassbinder et Van Sant. Parmi les textes regroupés sous l'intitulé « Actualités de l'abstraction dans l'invention figurative » (troisième partie), on retiendra surtout l'excellente étude menée sur l'évolution du personnage contemporain : à l'effet de synthèse, constitutive du personnage classique (tout concourt chez lui à forger un trait essentiel et définitoire), Nicole Brenez analyse un autre type de « circulation symbolique », basée sur la dissémination, la fragmentation et la soustraction (Lost Highway, Nos années sauvages, The Blackout et enfin The Blade). De la cinquième partie (« Circuits de l'image »), on retiendra surtout le troisième chapitre qui, à partir des films de Razutis, Jacobs et De Palma, forge le concept d'« étude visuelle » (« Il s'agit d'une rencontre frontale entre, d'un face à face entre une image déjà faite et un projet figuratif qui se consacre à l'observer, autrement dit, d'une étude de l'image par les moyens de l'image elle-même ») et pose, en quelques pages pénétrantes, les principes indispensables à toute réflexion sur le maniérisme cinématographique. De la figure en général. constitue donc un livre-somme dont les nombreux éléments se suturent progressivement, se rapiècent, puis s'agglomèrent entre eux pour former enfin, à l'instar de la créature de Frankenstein, un corps fonctionnel, insolite, et précieux. Les « anti-corps » de Jean Genet côtoient alors les snatchers d'Abel Ferrara, tandis que Franky White (Christopher Walken dans The King of New York) et les « aventures oculaires » de Stan Brakhage flirtent avec « l'homme entier » de Howard Hawks. Rigueur de l'analyse, originalité (et renouvellement) du corpus, intuitions souvent stimulantes, Nicole Brenez a construit au fil de ses 468 pages, un objet auquel il sera désormais difficile de ne pas se reporter. | |||