Fiers d'être putes
Nikita, Thierry Schaffauser © L'Altiplano 2007
Un cinglant manifeste en faveur de la reconnaissance du métier de prostituée au sein d'un pays où la prostitution demeure à la fois un stigmate puissant et l'enjeu d'un débat idéologique musclé. Les auteurs ? Maîtresse Nikita et Thierry Schaffauser, deux prostituées audacieuses et polémiques dotées d'une plume plutôt élégante...
La prostitution est-elle un métier ? La prostitution peut-elle être une activité librement consentie ? Les prostituées doivent-elles être considérées comme des travailleuses comme les autres et jouir des mêmes droits sociaux que chaque citoyen ? Et surtout : peut-on être fiers d'être putes ? Ces questions (et les réponses à y apporter) forment explicitement la matière de Fières d'être putes, manifeste pro-prostitution signé par deux " travailleurs du sexe " membre du groupe activiste Les Putes (www.lesputes.org), créé en octobre 2005 et composé uniquement de prostituées (ce qui le distingue d'autres associations où oeuvrent du personnel non prostitué, travailleurs sociaux ou médecins par exemple).
Pourquoi un tel texte aujourd'hui en France ? Lassés de voir la parole des prostituées confisquées dans les grands médias (au profit de spécialistes de la prostitution du corps médical, juridique, policier ou intellectuel), et surtout en guerre ouverte contre les lois Sarkozy de 2003 (lois de sécurité intérieure pénalisant le racolage passif et repoussant hors des murs de la Cité des prostituées de plus en plus fragilisées dans leur activité quotidienne), les auteurs ont décidé de jeter un pavé dans la mare en formalisant les termes de leur engagement et en cherchant à toucher le plus grand nombre.
Ici, point de langue de bois : il convient de dire ce que l'on veut (la légitimation sociale de la prostitution entendue comme métier dispensant des " prestations sexuelles " non asservies à la mise en marchandise du corps) ; il convient de dire contre quoi on lutte (la prostitution comme stigmate sociale et politique, source de " putophobie ") ; il convient de dire où l'on se situe intellectuellement et philosophiquement (en renvoyant dos à dos les prises de position abolitionnistes, souvent de gauche, visant à éradiquer purement et simplement la prostitution considérée comme la pure exploitation de femmes aliénées, et les mesures prohibitionnistes, souvent de droite, qui, elles, visent concrètement l'exercice au quotidien de la prostitution en pénalisant ses acteurs) ; bref, il convient de dire quelle est sa propre conception de la liberté, voire son propre combat " féministe ".
Outre les vraies questions politiques et philosophiques qu'il pose, ce petit livre élégant et très didactique a aussi le mérite d'interroger les frontières de la prostitution en méditant sur le salariat à l'ère capitaliste : maîtresse Nikita et Thierry Schaffauser sont contre toute idée de salaire, très fiers d'être " sans patron ", et étendent la notion de prostitution à maints secteurs de l'activité humaine, dont le travail salarié peut faire partie...
Fières d'êtres putes est édité aux toutes nouvelles éditions L'Altiplano, qui veulent se montrer offensives dans le débat public avec la publication d'essais incisifs accessibles au plus grand nombre. Précisons que L'Altiplano publie aussi des romans...et des livres pour les petits, qui un jour deviendront grands.
En rencontrant d’autres putes de toute l’Europe, les auteurs ont pris conscience qu’elles appartenaient à une communauté. Il était temps pour elles que la richesse des outils forgés par les mouvements féministes et homosexuels puissent nourrir l’expression d'une nouvelle parole minoritaire, une parole à la première personne retournant l’insulte en fierté. C’est sûrement le sens de la publication de Fières d’être putes. Écrit par deux prostituées à l’origine du groupe activiste «?les-Putes?» créé à Paris en mars 2006 et de la «?Pute Pride?» de Paris, l’ouvrage dénonce en premier lieu ce que les auteurs nomment «?la putophobie?». Répliquant aux différentes lois prohibitionnistes, mais aussi aux discours d’associations abolitionnistes, les auteurs argumentent de manière concrète la question de savoir pourquoi ces différentes composantes doivent s’analyser comme appartenant à un même champ, celui des «?putophobes?». Les auteurs nous amènent dans un second temps sur les questions de genre et, après avoir déconstruit les discours bien-pensants, en arrivent à une seule réponse : on ne peut opposer le féminisme et les putes, car il existe et doit exister un féminisme pute. Enfin, pour répondre aux problèmes quotidiens auxquels sont confrontées une grande partie de leurs «?sœurs?», Fières d’être putes, ouvrage politique, jette les bases d’un programme de revendications concrètes à destination des politiques. Savoir si elles seront entendues...