A mi chemin entre roman d'anticipation et satire socio-économique, "Les actifs corporels" constitue une fable futuriste intelligemment conduite et construite. Un genre où les français excellent peu d'ordinaire mais il est vrai que l'auteur, cosmopolite, est né au Liban et vit "entre Londres et Paris"...

L'histoire ? Alexandre Guyot, brillant consultant parisien de 32 ans est le premier être-humain à être coté en bourse, marquant l'avènement d'une "Nouvelle Economie Individuelle" ou "personnalisme". Une idée originale, même si David Bowie y avait pensé avant lui ! Désormais tous ses faits et gestes feront varier son cours, qui s'affiche en permanence à son poignet, sur sa "price watch". Son corps et son âme seront alors régulés par les lois du marché et par les volontés de ses actionnaires. Aucun faux pas ne lui est plus permis pour atteindre les performances attendues.

Mais c'est sans compter avec les aléas du destin : le suicide de son ex ou encore les assauts sexuels de sa redoutable collègue : Laurence Kellerman... Frôlant la caricature (une célibattante, bête de travail), cette dernière n'en reste pas moins un des personnages les plus savoureux du récit même si l'image qu'elle donne de la féminité est déplorable... Car la plume du banquier n'est pas tendre et ne se prive pas de brocarder au passage la faune du micro-système financier : avocat omnipotent, PDG mégalo, jeune requin-fayot frais émoulus de HEC, auditeurs abrutis de chiffres et de slides powerpoint... Il en dresse des portraits caustiques et corrosifs, souvent très bien vus. Seule l'attachée de presse, Estelle Dupuis, trouve grâce et incarne à la fois la beauté du corps et de l'esprit.

L'écriture est élégante, parfaitement maîtrisée, ménageant ses effets au travers de tournures efficaces et de descriptions fouillées. Mais l'ombre des maîtres, Bret Easton Ellis ou encore Houellebecq (qu'il cite d'ailleurs dans le roman), planent et affadissent son style qui laisse un goût de "pâle copie". Du moins au cours des 90 premières pages. Ensuite l'auteur s'en affranchit et donne vraiment de l'ampleur à son intrigue ainsi qu'à ses personnages qui gagnent en épaisseur (même si les motivations du héros restent obscures).

Et c'est avec une belle inventivité qu'il pousse la logique boursière à l'extrême et livre ainsi, contre toute attente, une superbe métaphore des rapports amoureux, sociaux et professionnels. Décrivant un monde où les mariages deviennent des fusions-acquisition, les enfants des filiales d'une société-mère et les vengeances amoureuses des OPA hostiles...

Les théories financières deviennent des allégories de la vie humaine comme cette définition du marché efficient où "le prix révèle une vérité singulière aussi provisoire qu'absolue, aussi furtive qu'incontestable. Point de convergence d'une histoire assumée et d'un futur probabilisé, le prix reproduit par construction une version instantanée de l'être. Ce à quoi se résume toute existence individuelle saisie à l'instant T : une mémoire et une espérance."

On se régale de ces démonstrations financières subtiles qui finissent par devenir presque poétiques... Ou même philosophiques lorsqu'il s'interroge sur les fusions et les vertus des "synergies" soit la "magie du couple" reposant sur l'axiome "Toutes choses égales par ailleurs, l'union quelqu'en soit la forme, est fondamentalement supérieure à l'état de solitude."