Corps, pouvoir, société au dix-neuvième siècle Séminaire organisé par Équipe d’accueil UMR LIRE (CNRS et Université Jean Monnet)
PRÉSENTATION Ce séminaire collectif se donne pour tâche d’explorer les représentations de la dimension sociale et politique que le corps prend au dix-neuvième siècle. Il s’agit d’approfondir ou de remettre en cause un certain nombre de pistes ouvertes par des historiens, des sociologues ou des critiques littéraires, en travaillant plus particulièrement sur les représentations littéraires du corps. On partira d’une double hypothèse : d’une part le corps de l’individu ferait l’objet d’une sémiotisation, non seulement dans le domaine de la sexualité et du désir, ainsi que l’a montré Peter Brooks, mais aussi dans sa dimension sociale et politique. Parallèlement, le corps du souverain tendrait à se désagréger, perdant progressivement de sa dimension symbolique.
PROGRAMME Jeudi 29 janvier, 16-18 h. : Jean-Marie ROULIN : Littérature et représentation : autour de la question du corps. Jeudi 12 février, 16-18 h. : « Le Corps au Tournant des Lumières » Jean-Christophe ABRAMOVICI (univ. de Paris X-Nanterre) : Corps politique dans L’Histoire de Juliette de Sade. Pierre FRANTZ (univ. de Paris IV-Sorbonne) : Spectacles du corps pendant la Révolution. Jeudi 26 février, 16-18h. : « Corps du peuple, corps du roi » Paule PETITIER univ. de Paris VII) : L’Anus du roi-soleil (Michelet). Corinne SAMINADAYAR-PERRIN (UJM) : L’insaisissable corps du peuple dans le cycle révolutionnaire de Dumas.
Un colloque Corps, pouvoir, société au dix-neuvième siècle a été organisé les 13 et 14 mai 2004 par l'Équipe d’accueil UMR LIRE.
LIEU : Université Jean Monnet, Site Tréfilerie (33, rue du Onze-Novembre – Saint-Etienne). Salle E 2.4. INFORMATIONS : auprès de Jean-Marie Roulin (UJM), Jean.Marie.Roulin@univ-st-etienne.fr |
PROBLÉMATIQUE ET THÈMES Ce séminaire collectif se donne pour tâche d’explorer les représentations de la dimension sociale et politique que le corps prend au dix-neuvième siècle. Il s’agit d’approfondir ou de remettre en cause un certain nombre de pistes ouvertes par des historiens, des sociologues ou des critiques littéraires, en travaillant plus particulièrement sur les représentations littéraires du corps. On partira d’une double hypothèse : d’une part le corps de l’individu ferait l’objet d’une sémiotisation, non seulement dans le domaine de la sexualité et du désir, ainsi que l’a montré Peter Brooks, mais aussi dans sa dimension sociale et politique. Parallèlement, le corps du souverain tendrait à se désagréger, perdant progressivement de sa dimension symbolique. La Chartreuse de Parme offre une illustration de cette double hypothèse. Au premier chapitre, Stendhal rapporte qu’une caricature de Gros fait découvrir aux Milanais la force de la métaphore dans la représentation du politique. Cette caricature, qui figure la cupidité de l’archiduc, renvoie à une pratique qui se développe pendant la Révolution française et qui donne un corps à l’histoire, comme Antoine de Baecque l’a montré dans Le Corps de l’Histoire. Métaphores et politique (1770-1800). Stendhal souligne la nouveauté du procédé qui donne, en 1796, un corps au discours politique. Il en fait aussi une image de ce qu’est la représentation romanesque : incarnation dans des personnages de forces politiques ou économiques. En effet, la caricature annonce la naissance de son héros : la conception de Fabrice, sur laquelle le texte laisse planer un mystère, apparaît comme le résultat d’un croisement entre la vieille noblesse italienne et les soldats français, faisant irruption en Italie pour plonger leurs baïonnettes dans les ventres des Autrichiens. Invité à supposer en Fabrice un enfant de la Marquise del Dongo et du lieutenant Robert, le lecteur peut voir dans la naissance un processus analogue à la caricature : alors que le dessin donne un corps à une idée politique, la naissance du héros en donne un à la jeunesse italienne. Fabrice porte dans sa chair même cette double appartenance à l’armée de Bonaparte et à la vieille noblesse italienne. La conception du héros révèle la naissance d’une écriture romanesque qui donne un corps romanesque au politique et à l’Histoire. Alors que la naissance du personnage romanesque est donnée comme le fruit d’un moment de l’Histoire, l’incarnation du souverain tend à se désagréger : Fabrice ne réussira à voir le corps de Bonaparte que fugacement et sans le reconnaître. C’est cette incarnation de la relation du sujet à la société, au politique ou à l’Histoire dont il s’agira d’examiner les représentations. L’enquête portera sur des textes littéraires (roman, poésie, théâtre), mais aussi sur des journaux ou des pamphlets et portera sur la période qui va de la Révolution de 1789 et à la fin du dix-neuvième siècle. Nous proposons quatre directions de réflexion, à titre de suggestions non exhaustives.
L’émergence du corps dans la construction de l’identité sociale ou politique de l’individu
De la physiognomonie de Balzac aux théories de l’hérédité de Zola, l’identité sociale des personnages littéraires s’appuie de plus en plus sur le physique des personnages. On peut véritablement parler d’une incarnation de la relation de l’individu à la société. Dans l’autobiographie, l’identité de l’écrivain s’élabore aussi sur une dimension physique de plus en plus importante. Ainsi dans Histoire de ma vie, George Sand développe son signalement : topos autobiographique ou attention plus grande portée aux signes extérieurs ? Et pour Hugo, la tension politique renvoie à une hérédité, père républicain et mère vendéenne. On s’interrogera ici sur le rôle que joue le corps dans la construction de l’identité sociale ou politique des personnages de fiction ou des figures d’auteurs.
Le corps parchemin, ou naissance d’un paradigme indiciaire
Si, comme Michel Foucault l’a montré, le dix-neuvième siècle voit s’installer une nouvelle justice pénale abandonnant le corps comme cible majeure de la peine pour une « pénalité de l’incorporel » (Surveiller et punir) se met parallèlement en place une discipline où le corps est complètement assujetti à un ordre social. Il est significatif qu’au moment même où la marque sur les forçats est abolie en France (1832), elle suscite une fascination dont témoigne sa présence dans les romans, la marque infamante sur le corps de Vautrin ou de Milady, et dans les pièces de théâtre comme La Tour de Nesle. La cicatrice qu’exhibe l’amiral de Coligny dans le Charles IX de Marie-Joseph Chénier, trace imprimée sur le corps, fournit la pièce à conviction d’une tentative de meurtre. En peinture, le corps, reprenant certains schèmes empruntés à l’actio rhétorique, apparaît à la fois comme le signifié et le signifiant de l’action politique. Ainsi, dans le tableau de David « Les Licteurs ramenant… », les cadavres sont le signe d’une violence politique, en même temps que le résultat même de cette violence. A cet égard, on notera que les dramaturgies accordent une place de plus en plus grande au corps de l’individu pour représenter une émotion - Marie Dorval dégringolant l’escalier à la fin de Chatterton. Dans le « Traité de la vie élégante », Balzac affirme que rechercher l’origine des chevelures ou des souliers serait raconter « les principales révolutions de notre pays », car « la toilette est l’expression de la société » (Pathologie de la vie sociale). Walter Benjamin a souligné l’explosion des physiologies au début des années 1840, témoignage d’une attention portée aux détails physiques comme signes d’un parcours social. C’est en recourant aux sciences nouvelles, notamment à la médecine, que les écrivains mettent en place une herméneutique visant à interpréter les signes extérieurs d’une appartenance sociale ou politique, marquant l’émergence de ce que Carlo Ginzburg a appelé le « paradigme indiciaire ». Autant que la chevelure ou les souliers, la chair porte les traces d’une histoire politique ou de conflits sociaux : le corps devient le parchemin d’une histoire sociale ou politique.
Les paradigmes de la différence sexuelle
Dans leur volonté de libérer la femme du joug masculin, les saint-simoniens insistent sur l’affranchissement physique : « la femme délivrée, affranchie du joug, de la tutelle, de la protection de l’homme dont elle ne recevra plus ni nourriture ni salaire, de l’homme qui ne lui paiera plus le prix de son corps » (Claire Demar (1834), citée par W. Benjamin). Cet appel à une libération souligne l’importance du corps de la femme, assujetti aux forces économiques. Il faudrait interroger les représentations littéraire de la différence sexuelle, en en soulignant les enjeux sociaux, politiques ou économiques.
L’effacement du corps du souverain
Au deuxième acte de Ruy Blas (1838), Hugo fait apparaître Charles II sur scène par le biais d’une lettre lue à haute voix ; présence d’un lieu-tenant du souverain qui ne fait qu’exacerber son absence, doublement : absent pour la reine, puisqu’il recourt à la lettre, et absence de la parole, car son message est extrêmement pauvre, quasi limité à la fonction de contact. Cette vacance du pouvoir suscite la nostalgie d’une souveraineté pleinement incarnée, nostalgie qu’exprime Ruy Blas lorsqu’il invoque Charles Quint (III, 2), ombre des siècles passés. Les corps du roi est l’objet de caricatures sous la Révolution ; le sacre de Charles X à Reims est aussi une tentative désespérée de resacraliser ce corps, avant que les caricatures de Daumier le réduisent à n’être que celui, éminemment corruptible, d’un citoyen. A cet égard Napoléon offre un cas particulièrement intéressant : le rapatriement de sa dépouille vise à donner à son corps une dimension symbolique forte. Mais, comme le remarque Chateaubriand dans les Mémoires d’outre-tombe, l’ultime autopsie démine cet effort. |
Orientation bibliographique
BAECQUE Antoine de, Le Corps de l’Histoire. Métaphores et politique (1770-1800), Paris, Calmann-Lévy, 1993. BEIZER (Janet), Ventriloquized Bodies : Narratives of Hysteria in Nineteenth-Century France, Ithaca, Cornell UO, 1994. BENJAMIN (Walter), « Le Flâneur », in Le Paris du seconde Empire chez Baudelaire (1938), repris dans Charles Baudelaire. Un poète lyrique à l’apogée du capitalisme, trad. J. Lacoste, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 2002, pp. 57-100. BORDERIE (Régine), Balzac, peintre du corps : la « Comédie humaine » ou le sens des détails, Paris, SEDES, 2002. BOURDIEU (Pierre), La Domination masculine, Paris, Seuil, 1998. BROOKS Peter, Body work. Objects of Desire in Modern Narrative, Cambridge, Harvard UP, 1993. CABANÈS (Jean-Louis), Le Corps et la maladie dans les récits réalistes (1856-1893), Paris, Klincksieck, 1991, 2 vol. Corps/Décors. Femmes, Orgie, parodie, éd. par Catherine Nesci, avec Gretchen Van Slyke et Gerald Prince, Amsterdam/Atlanta, Rodopi, 1999. DETREZ (Christine), La Construction sociale du corps, Paris, Seuil « Points », 2002. ELIAS (Norbert), La Civilisation des mœurs, trad. P. Camnitzer, Paris, Calmann-Lévy, 1974. Eroticism and the Body Politic, éd. par Lynn Hunt, Baltimore et Londres, Johns Hopkins, 1991. L’Erotique balzacienne, éd. Lucienne Frappier-Mazur et Jean-Marie Roulin, Paris, Sedes, 2001. FEHER Michel, NADAFF (Ramona) et TAZI (Nadia) éd., Fragments for a History of the Human Body, New York, Zone, 1989, 3 vol. FOUCAULT (Michel), Surveiller et punir, Paris, Gallimard, 1975. GINZBURG Carlo, « Spie. Radici di un paradigmo indiziario » (1979), in Miti, emblemi, spie. Morfologia e storia, Torino, Einaudi, 1986. KANTOROWICZ Ernst, Les deux corps du roi. Essai sur la théologie politique au moyen âge, trad. de l’anglais par J.-P. et N. Genet, Paris, Gallimard, 1989 (1ère éd. en anglais : 1957). KEMPF (Roger), Sur le corps romanesque, Paris, Seuil, 1968. LE BRETON (David), Corps et sociétés : essai de sociologie et d’anthropologie du corps, Paris, Méridiens-Klincksieck, 1985. LE BRETON (David), La Sociologie du corps, Paris, PUF « Que sais-je ? », 2002 (5e éd.). OUTRAM (Dorinda), The Body and the French Revolution. Sex, Class and Political Culture, New Haven and London, Yale UP, 1989. VANNIER Bernard, L’Inscription du corps. Pour une sémiotique du portrait balzacien, Paris, Klincksieck, 1972 |
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