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25 octobre 2006

Jambes de femmes

Hans-Jurgen Döpp, 2001, L’extase, New York, Parkstone Press, 95 p.

Hans-Jurgen Döpp, 2001, Le fétichisme du pied, New York, Parkstone Press, 95 p.

Anca Visdei-Delalleau, 2002, Jambes de femmes, Lausanne, Favre, 144 p.

jambesfemmes

Méditations pour une symbolique du corps féminin

       On constate parfois que les connotations de certains mots changent d’une génération à l’autre et selon les contextes. Il y a encore un siècle, l’extase signifiait pour beaucoup un état de plénitude spirituelle, d’abandon de soi, de béatitude exquise rarement atteinte et réservée aux plus fervents dévots ; tandis que de nos jours, peut-être parce que les discours sur la vie sexuelle sont devenus plus répandus que ceux sur la méditation religieuse, le même mot est chargé de plusieurs sens moins nobles qui, dans l’esprit de plusieurs, prévaudraient sur sa conception initiale. On utilise banalement l’expression « être en extase » comme on dirait, plaisamment, « être en pâmoison ». Or, des rapprochements ont été établis, surtout depuis le 19e siècle, pour tenter de décrire les similitudes possibles entre les aspects religieux et sensuels de l’extase, comme le prouve le récent petit album colligé par Hans-Jurgen Döpp, professeur à l’Université de Francfort, qu’il a précisément intitulé L’extase. L’auteur, psychanalyste et collectionneur d’images insolites, a voulu rapprocher le visage de l’extase religieuse et celui de l’autre extase, plus profane. Ces comparaisons entre les deux états de l’extase se basent principalement sur des photographies anciennes et des œuvres picturales de toutes sortes — je me défierais dans plusieurs cas d’utiliser le terme « œuvres d’art ». Les illustrations sont de provenances et de qualités très variées. Ainsi, la belle photo de la célèbre sculpture de « L’extase de Sainte-Thérèse », de Bernini (p. 31), réussit à nous toucher ; mais les autres images utilisées en contrepartie pour décrire le ravissement amoureux ne nous convainquent pas. Ces figures de l’extase profane semblent ici trop souvent inconséquentes ou simulées ; les modèles paraissent parfois insensibles ou sans émotion. Le texte décrit et suggère en bien des points, mais son analyse limitée ne suffit pas à servir pleinement un propos aussi délicat. Si les intuitions initiales paraissaient prometteuses dans les premières pages, la démonstration qui suit l’est beaucoup moins, car les explications demeurent assez brèves et les photographies, parfois licencieuses et souvent anonymes, datant pour la plupart du début du 20e siècle, ne servent pas toutes à illustrer utilement le propos. Quelques brèves citations, de Georges Bataille, d’André Breton, de Theodor Adorno et Max Horkheimer, présentées avec très peu de références précises à des titres d’ouvrages, ne suffisent pas à donner à l’ensemble une rigueur minimale et les nuances dignes d’un travail de professeur d’université.

       Presque simultanément, le même auteur poursuit sa réflexion sur les manifestations singulières de l’érotisme dans un autre ouvrage du même format, consacré à un sujet tout aussi ambigu, Le fétichisme du pied, publié dans la même collection. La méthode de Hans-Jurgen Döpp, demeure la même que pour son livre sur L’Extase : rechercher les illustrations d’un thème particulier dans différentes manifestations, au cours des siècles et selon les cultures. Si la dimension religieuse semble ici considérablement réduite, celle-ci se manifeste particulièrement dans ce culte obsédant et singulier de cette partie du corps, le pied, et dans les diverses représentations de ses enveloppes vestimentaires particulières et très stylisées, comme le soulier, la bottine, le bas, le collant. La place du symbolique et des interprétations psychanalytiques (la théorie du déplacement) forcent toutefois l’attention du lecteur perplexe. L’artiste belge Félicien Rops avait peint en 1878 une toile célèbre et scandaleuse, « Pornokratès », montrant une femme bottée aux yeux bandés et aux longues jambes, tenant en laisse un énorme porc qu’elle semblait dominer (p. 91). En outre, un épisode religieux, comme la toile « Le repas chez Simon le Pharisien » de Rubens (p. 57) ou « Le lavement de pieds des apôtres » (non utilisée ici malgré sa pertinence évidente) nous rappelleraient des événements fondateurs liés à des attentions portées spécialement aux pieds. Même le conte Cendrillon comporte dans sa finale un épisode où l’apparition de l’escarpin perdu signifie le dénouement heureux de l’intrigue, permettant la libération de Cendrillon et son mariage avec le prince (p. 77). Ouvrage inusité, Le fétichisme du pied n’est pas sans fournir quelques pistes de réflexion. Malheureusement, le travail interprétatif de Hans-Jurgen Döpp demeure trop souvent superficiel. Comme dans l’ouvrage précédent, le choix des illustrations semblera assez grivois mais peut-être davantage justifié, compte tenu de la nécessité d’illustrer le propos du livre en montrant la présence de chaussures de tous genres dans des ébats voluptueux de tous ordres. On repense en le lisant à ces livres audacieux (pour l’époque) publiés en France dans les années 1960 par les Éditions Jean-Jacques Pauvert. L’auteur aurait également pu ajouter parmi ses exemples le film Le journal d’une femme de chambre (1964) de Luis Bunuel, qui comportait des séquences insolites faisant l’apologie du fétichisme du pied. Ces deux ouvrages de Hans-Jurgen Döpp pourront vraisemblablement profiter à des chercheurs en anthropologie culturelle, en histoire de la sexualité et en sémiologie.

       Cette admiration presque maladive pour une partie isolée du corps féminin a par ailleurs donné lieu à la publication d’un autre livre, cette fois-ci rédigé par une femme, et consacré exclusivement aux images de jambes féminines. Dans Jambes de femmes, Anca Visdei-Delalleau décrit le monde moderne des mannequins et des modèles féminins, particulièrement dans les milieux de la mode et de la publicité. Comme pour les deux ouvrages précédents, celui-ci débute par quelques brèves références bibliques et allégoriques (le tableau « Les trois grâces » de Rubens), où l’on découvre par exemple cette admirable toile d’Albrecht Dürer imaginant Ève, ingénue aux jambes croisées, la pomme à la main (p. 10). Les pages qui suivent, plus prosaïques, illustrent autrement ce qu’on pourrait nommer provisoirement la mise en scène contemporaine de la jambe féminine, et rappellent qu’à une certaine époque, les jambes des dames devaient être complètement cachées, puis que celles-ci furent progressivement offertes aux regards de tous, du moins dans les pays « démocratiques ». Affiches, photos publicitaires ou photogrammes de films, toutes les illustrations de ce livre sont empreintes de sensualité et assez peu sont de mauvais goût. Plusieurs photos tirées de films célèbres montrent les jambes d’actrices célèbres comme Brigitte Bardot, Claudette Colbert, Marilyn Monroe, Sophia Loren. Toutefois, tandis que Hans-Jurgen Döpp incluait dans ses livres quelques images provenant de l’Inde et d’autres pays asiatiques, le livre d’Anca Visdei-Delalleau se limite uniquement à des photographies occidentales, principalement d’Europe de l’Ouest. Ici, la jambe féminine est non seulement vénérée et mise en valeur, mais donne aussi l’impression d’être rallongée grâce aux talons hauts, qui contrastaient avec les talons larges des suffragettes du début du 20e siècle. On constate d’ailleurs que certaines photos comportant une forte présence de cuir noir et de bottines sophistiquées (p. 106-108) pourraient faire indirectement écho aux références fétichistes de l’ouvrage Le fétichisme du pied, de Hans-Jurgen Döpp. Toutefois, le texte d’Anca Visdei-Delalleau demeure nettement plus élaboré et documenté que ceux des deux ouvrages précédents, même s’il reste léger, souvent anecdotique et sans prétention. Les statistiques énoncées au passage, du genre « d’après Linda O’Keeke, la femme américaine moyenne possède une trentaine de chaussures » (p. 106) ne renvoient toutefois à aucune référence précise, ce qui leur enlève toute crédibilité du point de vue académique.

       Depuis une dizaine d’années, une sociologie du corps s’emploie à examiner certaines représentations idéalisées du physique, de la musculature, des vêtements, afin de comprendre les référents, les goûts, les modes, les différentes conceptions de la beauté. Sans pouvoir faire tout à fait partie de ces recherches académiques, les trois ouvrages qui précèdent fournissent néanmoins un corpus d’images inégales mais quelquefois éloquentes, qui pourront peut-être alimenter ou inspirer d’autres travaux plus rigoureux. On comprendra que ces trois livres impressionneront davantage par leur iconographie suggestive que par la profondeur de leurs propos. Aucun de ceux-ci ne comporte de bibliographie.

Yves Laberge

Institut québécois des hautes études internationales

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