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29 décembre 2005

Le corps obèse, Jérome Dargent, 2005, ed. Champ Vallon

Médecin et philosophe, comme Georges Canguilhem et François Dagognet, Jérome Dargent[1] publie sa thèse soutenue en 2002 sous la direction de Jean Claude Entre culture et technoscience, à propos du corps obèse. Si l’obésité apparaît aujourd’hui comme une maladie à combattre et un symptôme de ce que Joel de Rosnay appelait justement la «  mal bouffe », c’est au prix d’une occultation idéologique des autres cultures et des représentations historiques de la taille, du volume et de l’occupation de l’espace corporel. Car derrière la dénonciation occidentalo-centriste des régimes hyper-caloriques et l’exhibition clinique de l’anorexie adolescente comme destins de la jeune fille, comme le démontre très bien la sociologue Muriel Darmon, la philosophie du corps trouve dans l’obésité un état de la subjectivation contemporaine au regard des modes historiques et esthétiques.

La représentation culturelle de l’obésité révèle à la fois combien le gros est moqué sous le regard des normes esthétiques mais combien aussi la variation des normes dépend de critères économiques : économie du corps et de l’âme chez Platon, économie de la réussite et économie de la fécondité. L’obèse de Rembrandt, Titien et Ruben sert les desseins de décrire la puissance, la noblesse, l’autorité. Moralement l’obésité est associé au vices humaines de la compulsion, de la jovialité mélancolique, de la paresse, de la démesure. Les modèles de morbidités sont associés chez Shakespeare à la maladie du corps politique.

La monstruosité de l’obésité vient au XIXe siècle avec sa classification pathologique dans une conception hygiéniste et positiviste du corps sain, entretenu et équilibré : la morphologie, l’infirmité, la marginalité viennent qualifier le gros corps comme une déviance et une dépendance addictive face aux normes comportementales d’une civilisation des mœurs pour l quelle l’incorporation doit contrôler la forme et le volume du corps ainsi que l’appétit et le désir du monde.

La partie scientifique du livre démontre comment le traitement de l’obésité morbide repose sur des modalités chirurgicales : exercer un court-circuit gastrique exerce toujours une compression mécanique qui remplace la diète, l’ascèse, l’abstinence, le contrôle de soi-même dès lors que l’obésité morbide trahit la possession du sujet par son corps. Ce corps prothétisé ne vient sans doute pas seulement modifier le schéma corporel mais l’image du corps du sujet lui-même et son vécu corporel. La technoscience ne peut ainsi seulement désincarner l’alimentation sans reposer la question de la subjectivation diététique, si décrite par Michel Foucault.

La partie philosophie du livre pose la question à travers l’obésité de savoir comme le sujet devient son corps au point de s’y confondre. Selon la théorie de l’identité, le sujet pourrait se confondre avec son état corporel. Mais l’auteur défend une autre approche plus phénoménologique, liant temporalité et obésité : celle-ci démontre comment l’obésité est un attribut temporel du sujet par lequel le corps fait l’expérience du changement, de la modification, et l’incorporation des habitus. La liberté du sujet de changer de corps est ainsi relative aux mode de subjectivations dans le devenir individuel et dans le temps social


[1] Jérome Dargent, 2005, Le corps obèse. Obésité, science et culture, Ed. Champ Vallon, col ; Milieux., ISBN 2-87673-412-5, 24 euros.

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