Biogée

Quelques mots sur le livre
Biogée est une rhapsodie où alternent le conteur et le philosophe. Exclusivité : le texte entier lu par Michel Serres lui-même accessible gratuitement grâce au livre.
Résumé
Comment les marins se sauvent-ils des tempêtes ? Et les mariniers
des inondations ? Comment les montagnards se tirent-ils des crevasses ?
Et les gardiens de phare d’un envahissement de rats ? Comment les
savants négocient-ils le feu et les bombes des volcans ? Que disent la
brise, les fleuves turbulents, le grand hurlement des loups et le
silence des microbes qui foisonnent ?
Pour faire entendre le bruit de
fond du monde et la voix des vivants, j’ai appelé à l’aide le récit de
la nouvelle, l’évocation poétique ou musicale, les raisons scientifiques
et la méditation propre à la philosophie… en une mosaïque la plus
proche possible de l’expérience positive de la vie.
Critique : Christiane Frémont nous parle de Biogée...
"Michel Serres, philosophe, mais écrivain d’abord et toujours,
publie aujourd’hui un livre au titre étrange et beau : Biogée –
Bio signifie la vie, Gée désigne la terre. Pourquoi ce titre s’est-il
imposé à lui ? c’est que, répond-il, la Vie habite la Terre et la
Terre se mêle à la Vie ; c’est aussi – les lignes de Valéry et de
Bernanos inscrites en exergue le disent – les choses, comme les
vivants, ont un langage, et que l’âme d’un poète sait devenir arbre. Et
le philosophe, lui, devient récitant, mêlant légende, histoire, récit,
choses vues ou rêvées, avec des paroles de philosophie.
A qui s’étonne devant cet objet inusité en philosophie, Michel
Serres répond que les sciences de la vie et de la terre sont en passe de
prendre la première place dans nos savoirs et nos pratiques. Non
seulement parce que nous sommes de plus en plus instruits sur la
formation du globe et la fabrication des vivants, mais aussi parce qu’il
y a urgence : nous devons nous occuper de la Biogée tout entière que
nous avons mise en péril et qui nous met en danger. Il faut rappeler ici
les thèmes des précédents livres, Hominescence qui par le concept d’ «
objet-monde » mesure le nouveau rapport de l’homme à la Terre, Temps
des crises où apparaît le mot « Biogée », puissance incontournable et
inquiétante, milieu et partenaire de l’humanité, terme muet – moins
qu’on ne croit, on le lira ici – d’un « contrat naturel » nécessaire,
jamais écrit.
Si surprenant soit ce livre, il est dans le droit
fil de l’œuvre, car Michel Serres est l’un un des rares philosophes
contemporains à toujours avoir fait entrer le monde dans ses écrits – le
feu, les mers et les fleuves, le dessin des continents, le choc des
particules, objets de la physique sans doute, mais aussi de la
philosophie, comme modèles d'intelligibilité des connaissances et des
pratiques humaines : turbulences, flux, passages, îles, crêtes, nuages,
chaos…bref, le monde extérieur ne se borne pas pour lui aux maigres
notions de matière, d’objet, de chose, de temps et d’espace. La Biogée
s’inscrit dans la série des personnages-concepts qui jalonnent l’œuvre
(Hermès, le Parasite, la Noise…) concept global cette fois, essentiel en
ce qu’il nous est co-naturel, nous nés de lui et lui de nous : la
Biogée est la nation , nous y sommes tous nés depuis notre première
aurore, disait le philosophe après Copenhague, invitant à la création
d’une institution véritablement mondiale.
Biogée est
une rhapsodie où alternent le conteur et le philosophe, tissant ensemble
une puissance verbale encore jamais atteinte, poétique au sens
étymologique du terme, et la précision de la pensée ; où les héros sont
gardien de phare, savant génial, musicien méconnu ou artiste renommée,
gens modestes et figures emblématiques du savoir ou de la sagesse, tous
également traversés d’ un flux de vie intense ; mais les lieux du
monde, le vent, les eaux, les roches, les paysages, tout ce qui dure ou
se meut sur la planète sont au même titre acteurs. Biogée raconte la
geste commune aux choses et aux êtres : chaque personnage ici – dit son
auteur – vit d’un métier en relation directe, quasi fusionnelle, avec
la mer ou le fleuve, les voiles et l’ouragan, la roche et la neige, les
fournaises ou les animaux. Histoires d’hommes, de bêtes et de plantes,
et des quatre éléments.
Le pari est alors le suivant : peut-on
vraiment dire des récits où l’héroïne, où le héros, humains,
laisseraient leur place aux autres habitants de la Biogée, vivants ou
inertes ? La littérature et la poésie ont toujours fait parler la
Nature, et dialogué avec elle. Mais ce n’est pas de cette tradition ou
de cet artifice qu’il s’agit là. Et pourtant l’auteur écrit bel et bien :
« Qui jase de concert ? Les choses du monde. Qui parle au total ? La
Biogée soi-même. » (p.139). Lisez par exemple, « Mer dix » (p.87),
lisez « Le grand hurlement des loups » (p.114) : dans une expérience
personnelle vécue et réitérée par le récit, c’est bien Michel Serres qui
parle, mais sans avoir la parole, car il n’en est ni le sujet ni
l’objet. En est-il seulement l’intercesseur ? moins qu’un interprète,
rien qu’un vecteur… Support, transport – et cela va parfois jusqu’au
mélange, jusqu’à la métamorphose –, c’est cela qui est en jeu sous le
discours poétique, et qui peut-être fait le sérieux de la poésie. Et
sous la poésie, la philosophie, la science : la communication, la
traduction – l’objet des premiers Hermès. De ce savoir-là Biogée se
fait l’écho : « Nous ne sommes pas les seuls à écrire et à lire, à
coder, à déchiffrer les codes des autres, à se laisser décoder par
autrui, à comprendre, à muter, à inventer, à communiquer, à échanger des
signaux, à traiter l’information, à nous rencontrer… »(p.170). Tel est
le langage universel de la Biogée, d’où naquirent nos langues, et les
paroles vocales des bêtes, et les signaux chimiques des plantes et des
choses inertes : les éléments et les vivants émettent une quantité
d’information au moins aussi lumineuse, importante, décisive et
intéressante que celle émise par nos semblables qui s’expriment en
langage humain – voici le support de ce contrat naturel qui nous lie à
la Biogée, expliquait dernièrement Michel Serres. Cela justement permet
de ne plus la traiter comme un objet, suivant la tradition de la raison
technicienne mais comme un sujet émetteur de sens (ce qui n’implique pas
d’y supposer une subjectivité).
« Joie » est le dernier mot du
livre. Pourquoi ? L’auteur répond : ce livre célèbre une antique et
fabuleuse nouveauté…Nous savons désormais que nous jouissons d’un codage
commun, nous sommes et vivons comme le monde. Le monde communique entre
soi aussi bien que nous communiquons entre nous et avec lui.
Gardons-nous de voir là le mythe d’une unité fusionnelle retrouvée avec
le grand Tout : c’est plutôt l’idée d’une connivence, d’une familiarité ;
et, pour nos savoirs et nos techniques, la compréhension et
l’échange. La communication, philosophie douce, seule alternative à la
maîtrise ?"
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