27 avril 2008
Pat/Patrick Califia : Sexe et Utopie
La lesbienne Pat Califia, écrivain féministe est devenu après opération, le transsexuel bisexuel Patrick Califia, écrivain et thérapeute. Ce transsexuel né de sexe féminin dans une famille mormone est un auteur prolifique d’essais, de fictions. Il a publié de nombreux ouvrages aux USA, en France, seul le Mouvement transgenre a été traduit aux Editions EPEL en 2003.

Sexe et utopie regroupe un choix de treize textes des combats, des réflexions de l’auteur. Témoignage éclairant mêlant expériences autobiographiques et recherche sociologique sur les minorités sexuelles. Autant d’informations sur le sadomasochisme, l’homosexualité, le transgenre, le fétichisme.
D’une rare intelligence, et d’une grande liberté d’esprit, les articles de cette personne hors du commun, nous interroge sur notre relation à autrui, notre propre logique, nos perversions...
Au-delà de la censure, des conventions, d’une sexualité normée, Sexe et Utopie, est avant tout, une réflexion personnelle sincère et brillante contre la haine et la discrimination, et devient à sa manière, un manuel de sexologie d’un nouveau genre.

PRÉFACE
Novembre 2003, aéroport de Roissy, dans le grand terminal 2 où se croisent sans s’arrêter tant d’inconnus, j’attends Patrick Califia qui arrive directement de San Francisco. Il ne s’agit pas de Pat Califia, la lesbienne féministe SM qui utilise l’écriture avec verve pour donner corps à sa révolte ; j’ai entendu parler d’elle plus dune fois lors de mes déplacements aux Etats-Unis mais n’ai pas eu l’opportunité de la rencontrer. Non, il s’agit bien de Patrick Califia, auteur prolifique et controversé dune multitude de livres, fictions, essais, poèmes, textes érotiques, nouvelles, etc.

Patrick Califia est bien le continuum de Pat Califia : l’auteur de Public Sex a entamé en 1999 ce qu’on appelle une transition, en se faisant opérer et en prenant de la testostérone. De la lesbienne, nous passons au transsexuel 1 ! Cette stupéfiante évolution qui fit couler beaucoup d’encre, n’était pourtant pas la première péripétie de sa vie mouvementée. Pendant un mois, nous allions traverser ensemble la France pour aller à la rencontre d’un public médusé, venu entendre parler de transgenre, de SM, de LGBTI, de féminisme, de Queer, et j’en oublie certainement.

Cette tournée était organisée dans le cadre de la sortie de son livre Sex Changes : The Politics of Transgenderism devenu en français Le Mouvement transgenre : changer de sexe 1. Paradoxalement, bien que celui-ci ne soit pas son ouvrage majeur, et probablement le plus éloigné de ses précédents écrits, il fut le premier à être traduit en français.

Ce périple me permit de découvrir la richesse de la personnalité de Patrick Califia, lors de moments privilégiés où nous pouvions dialoguer, comme dans ce train qui nous emmenait chaque jour vers une nouvelle destination où, le soir venu, à l’occasion de chaque nouvelle conférence, j’appréciais aussi le silence dont il usait pour répondre à tous ceux qui étaient venus l’écouter, en prenant le temps de choisir chaque mot. Ne se moquant aucunement de son public, la qualité de ses réponses fit vibrer bon nombre de psychanalystes présents lors de la conférence que javais organisée avec l’École Lacanienne de Psychanalyse à Paris le 23 novembre 2003.
Si je devais définir Patrick Califia, ce serait pour affirmer que cet écrivain a certainement su laisser son instinct de vie parler ou... écrire. Né dans une famille mormone, il fait son coming-out en tant que lesbienne à Salt Lake City en 1971 ; deux ans après, départ sans retour pour San Francisco.
Très impliqué dans le monde associatif, son premier livre, Sapphistry 1, un manuel d’éducation sexuelle pour lesbienne publié en 1980, va lui attirer les foudres dune partie de l’élite des mouvements lesbiens séparatistes et féministes anti-porno. L’évocation de ses aventures sadomasochistes sera jugée inacceptable. Plus encore, la non-condamnation de ces pratiques et de la pornographie oblitèrera le paradigme de l’identité lesbienne telle quil était institué jusqu’alors ; et que dire de la colère provoquée par la suggestion de l’usage de godemichets ! Pour autant, le livre rencontra un franc succès auprès des lesbiennes lambda.
Cette expérience a assurément stimulé son désir décrire pour la réalité des faits ; comme nombre de personnes appartenant à une minorité, Califia ne supportait plus de lire des mensonges sur son vécu, sa sexualité, des mensonges niant finalement son existence. Les leaders associatifs ont souvent cette fâcheuse tendance à faire de l’assimilationnisme, profitable selon eux, car occasionnant ainsi une accélération du processus d’acceptation par la norme hétérosexuelle. Cependant, copier n’est pas être ; et ce processus entraîne obligatoirement la mise au ban dune partie de la minorité, engendrant de fait le déni de sa propre diversité.
Pendant cette époque difficile où nombre d’amis lui tournent le dos, Califia tient une rubrique dans le magazine The Advocate que l’éditeur en chef, ancien mormon, soutient ; c’est justement ici que naitra une grande partie des écrits qui viendront articuler Public Sex et dont nous vous présentons des extraits dans ce livre.
Si on replace les textes de ce recueil dans leur contexte, de la fin des années 1970 au début 2000, on comprend que chacun d’entre eux est un témoignage très éclairant, qui fait partie intégrante de l’évolution historique du mouvement des minorités sexuelles. Croisant expérience autobiographique et recherche sociologique, c’est en les chahutant sans réserve et avec une réelle délivrance que Califia nous offre ses descriptions lucides des contradictions de certaines pensées féministes. Ainsi il nous livre sans compromis ce qui rend l’humain sans âme, ce qui fait de l’individu le simple maillon d’un système moraliste et obscurantiste..
En se dévoilant dans une écriture sans édulcorant, en utilisant des termes crus, en explicitant des relations intimes, Califia prend parti de dédramatiser la sexualité et, comble de l’incroyable, arrive à la force de sa plume à ne pas choquer le lecteur ni le rendre voyeur. Grâce à son éloquence et sa volonté de se garder de tout jugement, c’est également avec un certain humour que Public Sex plonge au tréfonds de nous-même, nous interrogeant sur notre propre relation à autrui, notre propre logique et évidemment notre propre perversion.
Cette introspection invite le lecteur à concevoir les choses sous un nouvel angle, à s’ouvrir à une dynamique nouvelle, celle du souci de soi et du libre-arbitre, en ne cautionnant plus implicitement l’oppression et en se libérant du conformisme. Nous sommes tous responsables de la perpétuation du racisme, de l’homophobie et des autres formes de domination. Si le langage de Califia est fluide, ses arguments, sont dune logique implacable tout comme son éthique est impressionnante : il fait partie de ces rares personnes capable de consigner dans leurs écrits en toute franchise leurs erreurs passées et leurs faiblesses. En toute transparence, il dévoile son évolution psychologique et philosophique, donnant ainsi plus d’aisance à son public pour faire son propre cheminement.
Doit-on rappeler le sous-titre américain de l’ouvrage The Culture of Radical Sex ? Perversion, sadomasochisme, pornographie, contestation des normes de genre, le sexe radical interpelle tout un chacun sur sa place dans la société. Pour Califia, le sexe radical ne renvoie pas au fait d’être hors de la norme hétérosexuelle, mais il s’agit bien de la conscience que lon peut avoir de l’iniquité sexuelle et comment celle-ci relève du contrôle social. D’ailleurs ses éditeurs ne diront pas le contraire : Califia a la palme de l’auteur ayant subi le plus de saisies par la douane canadienne réputée pour ses restrictions en matière de sexualité. Finalement, ce qui ma amené à accepter décrire cette préface, en dehors de mon amitié pour l’auteur, c’est le respect qu’on peut lui porter. Cette capacité de l’individu à prendre sa vie en main et à assumer ses actes, Califia ne fait pas que l’écrire : il la vit, et personnifie nombre de ses recueils.
Probablement notre parallélisme professionnel y participe également, aujourd’hui il a une activité de thérapeute licencié en psychologie agrémenté d’un diplôme de thérapie conjugale et familiale ; alors que mon métier de sexothérapeute ma confronté aux demandes de « guérison » de l’homosexualité, du travestisme, etc. Comment ne pas être particulièrement sensible à toute action pouvant susciter une évolution libératrice des mœurs ?
Loin des divagations théoriques habituelles sur les minorités sexuelles, tel un tribun, Patrick Califia sait valoriser la diversité sexuelle, la recherche d’autonomie, de l’empowerment, dirait-on outre-Atlantique, de lestime de soi. Et tout cela est autrement plus important.
D’un certain point de vue, n’aurions-nous pas entre les mains un manuel de sexologie moderne dun nouveau genre ?
Armand Hotimsky
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