04 avril 2008
Les corps morts (X-Event 2.2)
Les Gens D'Uterpan, Les corps morts (X-Event 2.2)

Avec un peu de retard, j'aimerais parler de l'action qui a eu lieu dans le hall du théâtre Jeudi 27 Mars 2008, de 20h00 à 21h10. Dans le cadre de la semaine des arts, les Gens d'Uterpan ont été invité par l'université de Metz à produire un travail artistique. Ils ont choisi d'exécuter le spectacle intitulé X-Event 2.2 : Les corps morts. Première question : pourquoi avoir choisi d'évacuer la scène et de se produire cette performance dans le hall du théâtre universitaire ? Deux réponses se croisent : les Gens d'Uterpan avait déjà été convié en 2006 à réaliser X-Event 1, pour ce faire ils avaient utilisé le plateau donc, pour ce nouveau protocole, ils ont préféré ne pas réemployer le même endroit. Une autre raison est que la compagnie cherche à briser les codes du théâtre et de la danse, d'où le choix d'ignorer la scène. Ce motif explique également la volonté des chorégraphes Annie Vigier et Franck Apertet qui est de laisser le spectateur se déplacer aux milieux des performeurs, entre les 5 tapis de danse. Cette liberté est toujours surprenante pour les habitués du théâtre qui habituellement doivent rester statiques, cette éducation culturelle a pour conséquence que les regardeurs demeurent immobiles et préférent garder leur place d'origine, même lorsque leur déambulation est permise et indispensable pour la vie de l'évènement.

X-Event 2.2 s'articulait sur l'utilisation corporelle du son, un bruit étrange qui se répétait toute les secondes comme pour charmer le corps des performeurs. A l'arrivée des spectateurs sur le lieu de l'action, 5 danseurs étaient couchés sur 5 socles dans des positions peu confortables, au bout de quelques minutes ils se mirent à bouger, d'abord très lentement puis de plus en plus rapidement. Lorsque la rapidité ne suffisait plus, c'est la violence des mouvements qui montaient crescendo, jusqu'à ce que les interprètes s'épuisent et que leurs corps soient victimes d'un rythme cardiaque effréné ainsi que d'une respiration non maîtrisée. Le son s'arrêtât alors, pour recommencer de plus bel quelques minutes après, et le rituel a donc eu lieu une deuxième fois, plus intensément que la première, menant cette fois le spectateur dans une transe qui le conduit presque à venir rejoindre les performeurs. Ce n'était plus seulement le corps du danseur qui réagissait à la sonorité primitive, à présent c'est aussi celui des regardeurs qui était contaminé. Le public est toujours la "cible" privilégiée de la compagnie, c'est un ensemble de danseurs potentiels qui accomplit des mouvements aléatoires qui font respirer la chorégraphie, et on sent chez les deux chorégraphes à la fois de la frustration, puisqu'ils ne peuvent maîtriser cette participation du public, et une profonde joie à l'idée de voir leur travail vivre et se modifier en fonction des spectateurs.

Face à tant de vivacité, le spectateur peut questionner le choix du titre : pourquoi avoir appeler ce spectacle Les corps morts ? Une piste de réponse se trouve peut-être dans la volonté de mener le corps des interprètes jusqu'à l'épuisement. Car, en effet, entre l'exécution des deux rituels identiques, les corps sont couchés, immobiles, leurs cœurs battent à toute vitesse, alors le spectateur s'inquiètent, il se dit que l'organe ainsi mis à l'épreuve peut s'arrêter à tout instant et donner naissance aux corps morts. Une autre réflexion peut nous mener à la "déshumanisation" des corps (c'est une idée qui revient constamment dans les X-Events, les chorégraphes en avaient d'ailleurs parlé lors de la table ronde, organisée le lendemain du spectacle) : les corps couchés dans ces positions inconfortables ne sont presque plus humains, ils sont plus automates ou marionnettes qu'humains, ce sont donc des créatures sans "vie" (dans le sens où on l'a définit le plus souvent : "capable d'accomplir des mouvements aléatoire de manière autonome"), des corps morts. C'est le son qui va peu à peu les animer, les pousser à leurs limites, dans un rythme saccadé qui n'est pas très humain non plus, beaucoup plus proche de celui de la machine...
X-Event 2.2 est un spectacle intense, chargé d'émotions, qui pose des questions intéressantes sur le corps, sur l'humain, ou en tout cas sur l'animalité du corps humain, ses automatismes ainsi que ses performances. Chaque interprète est une matière qui sert de pigment à cette toile de sensualité et de poésie qui caractérise les protocoles des Gens d'Uterpan.
Les photos ont été prises durant l'action par Johannes Peeters